A propos de Vidéosurveillance

Article rédigé par Ornorm pour Les Insoumis

Lettre à ma bourgmestre (= maire en Belgique) à propos de son désir d’ajouter des caméras dans la commune.

Madame la Bourgmestre,


après avoir lu attentivement la brochure « Forest, notre passion! » trouvée ce matin dans ma boîte aux lettres, ma conscience citoyenne, conditionnée par d’inexorables pensées que ma raison ne parvient à tempérer, m’a poussé à vous écrire ces quelques mots.


En effet, quel étonnement, après m’être laissé séduire par une couverture arborant arbres et sourire, de commencer ma lecture par six pages aux relents sécuritaires dont le titre inspire la crainte (La peur doit changer de camp!(sic)) Est-ce en instaurant un régime de la peur – de la terreur? – que l’on résout les problèmes? Dans ces premières pages, vous n’avez évidemment pas omis de proposer la généralisation de l’emploi des caméras de surveillance. J’imagine que ce choix découle d’une subtile et mûre réflexion…
Cependant et à ce propos, je vous propose de vous pencher sur les études de l’université de Leicester (Martin Gill, 2005) ou du professeur Pierre Tremblay (Université de Montréal, 2003) qui tendent à prouver que l’installation de tels systèmes de vidéosurveillance diminuent peu – si pas – la criminalité. L’exemple de Londres (où le nombre de caméras dépasse tout entendement) est éloquent : alors que 150.000 caméras (dont certaines sont dites « intelligentes ») scrutent chaque fait et geste de la population, la criminalité a augmenté de 40% (cfr discours du commissaire à la protection de la vie privée au Canada George Radwanski prononcé à l’université Carleton) – voir aussi :
www.katho.be/ipsoc/emv/publicaties/bijdr_Politiejournaal%202006%203%20(frans).pdf
http://www.amnestyinternational.be/doc/article2862.html
http://www.liguedh.be/medias/543_TRACT_JUSTICE_QUESTION1.pdf


Certes, selon moi, là n’est pas la question. Je pense que les solutions que vous proposez pour répondre à l’une des premières revendications de la population (conditionnée par les médias qui font du sentiment d’insécurité leurs choux gras) n’est qu’un placebo aux effets liberticides qui ne cherche qu’à éliminer les effets au lieu de combattre les causes.
Vouloir imposer le principe du panoptique à la société toute entière en faisant de chaque citoyen un criminel potentiel s’apparente étrangement aux méthodes irrationnelles de certaines classes d’école où la règle est : si personne ne dénonce le coupable, toute la classe est punie!
De plus, venant d’une élue aux valeurs libérales, je m’étonne que vous proposiez une solution qui relève de la caricature (et de ses travers) d’un Stalinisme de bas étage… et tout ceci pour combattre une délinquance qualifiée de petite et qui semble pourrir le quotidien de la population (quoique, souvent, cette même population se base sur des ouï-dire pour justifier sa propension à une société plus sécuritaire) qui ne se doute pas que de telles pratiques est un terreau fertile à l’éclosion de la dictature. Aussi, toute la problématique liée au thème apparemment incontournable de l’insécurité ne cherche, une fois de plus, qu’à stigmatiser les populations les plus fragiles, les plus pauvres et les plus exclues de notre société. Une mesure supplémentaire qui vise à protéger les (biens des) riches de ces satanés pauvres impossibles à domestiquer (quand deviendront-ils dociles et heureux de vivre dans la merde? quand remercieront-ils le cénacle des gourmands capricieux de les laisser mariner dans leur condition indécente?)… En revanche, les caméras, aussi « intelligentes » soient-elles ne parviendront jamais à mettre en lumière les détournements de fonds, la corruption ou la criminalité en col blanc qui font résolument plus de tort au bien commun que le vol d’un autoradio. A force de vouloir contrôler tout et tout le monde sous prétexte de protéger la population d’elle-même, on en arrive à des propositions dangereuses comme celle de votre confrère le Sénateur Jacques Brotchi*!!! Imaginez cette technologie (puces, caméras, arsenal biométrique) aux mains d’un pouvoir aux desseins plus tyranniques encore…


Comme je le soulignais, tout ceci ne sert qu’à résorber des effets, certes condamnables et consternants, d’un monde où l’injustice et les inégalités semblent s’ériger en valeurs suprêmes. Pourquoi ne proposez-vous pas plutôt en premier lieu des solutions capables de combattre les causes (pauvreté, exclusion, inculture…)? J’imagine que dans un monde plus juste, plus solidaire et plus égalitaire de tels actes de violence deviendraient marginaux (est-il encore possible d’en rêver? ou de tels rêves sont-ils qualifiés de délinquance cérébrale subversive?)
Je n’ignore pas qu’une telle entreprise prendrait plus de temps, serait plus difficile à mettre en oeuvre et serait moins « sexy » dans une brochure qui tente d’aguicher l’électeur mais je ne doute pas que vous en soyez capable.


Bref, je m’arrête ici car je ne voudrais en aucun cas abuser de votre temps qui, j’en suis sûr est précieux et sert, à votre manière et à vos yeux, à contribuer à l’éclosion d’une société meilleure mais sachez que je souhaite que vous ayez un minimum prêté attention aux quelques remarques d’un des citoyens de votre commune qui se pose quelques questions et qui, à sa manière et avec son propre regard, cherche aussi à contribuer à l’éclosion d’une société meilleure. Veuillez agréer, Madame la Bourgmestre, l’assurance de ma considération très respectueuse.


*Sénateur Jacques Brotchi : nérochirurgien et sénateur au parti libéral (MR) en Belgique, il encourage l’implant des puces (Verichip ou autres) et a récemment fait une proposition pour que les premiers à « bénéficier de cette merveilleuse technologie » soient les pédophiles. A ce sujet, voir http://www.stoppuce.be/main.php?nav=dv1

Réponse de la Bourgmestre… (sa sincérité est presque touchante ;o) )

Cher Monsieur,


J’ai lu votre mail avec intérêt. Permettez-moi d’y réagir en vous disant que si je comprends les craintes que vous exprimez, je peux vous assurer que l’option de la vidéosurveillance a fait l’objet de nombreuses discussions interne à mon équipe avant d’être envisagée.
De fait, la décision d’installer 8 caméras n’a pas été prise à la légère. Vous le savez, j’essaie de mener une politique locale la plus humaniste possible. Je suis très soucieuse des libertés individuelles et on ne peut plus attentive à la protection du droit à la vie privée.


Je suis également parfaitement au fait des études statistiques qui existent sur le sujet et des opinions contestataires. Je ne sais avec exactitude quels résultats connaissent les capitales européennes que vous citez mais en ce qui concerne Forest, je peux vous le dire : les résultats sont au rendez-vous.


Depuis que je suis bourgmestre, je n’ai eu cesse de tout mettre en oeuvre pour donner plus de moyens aux métiers de la prévention. Vous l’aurez constaté comme moi, des hommes en bleu (Gardiens d’espaces publics) et des hommes en mauve (assistants de prévention et de sécurité) circulent quotidiennement sur le territoire de notre commune et y assurent une présence rassurante. Je prône également le renforcement de la police de proximité, comme vous l’avez lu dans notre Bilan/Programme. Cela étant, malgré les efforts entrepris, nous ne pouvons nous cacher la vérité. Il y a, à Forest, une quarantaine de jeunes gens, le plus souvent organisés en bandes, qui restent hermétiques aux avertissements et autres sanctions et qui posent un certain nombre de problèmes concrets de sécurité. Nous ne sommes pas naïfs. Nous ne comptons bien évidemment pas sur nos caméras pour éliminer toute trace de délinquance dans nos rues… mais je peux vous assurer qu’il ne s’agit nullement d’un placebo et que depuis que nous avons installés ces caméras aux endroits stratégiques que vous connaissez, les réactions des riverains qui nous reviennent sont plutôt favorables. Je vous le confirme : ces caméras ne sont pas une arme dont nous nous servons contre les habitants. Elles sont un moyen de dissuasion efficace.


Quant aux dérives que vous semblez craindre, je les comprends en partie mais vous assure que tout est mis en oeuvre pour préserver la liberté des forestois et que notre politique en matière de sécurité est bien loin de toute caricature et de toute stratégie de stigmatisation de certaines classes de la population. Quant au titre employé dans le document citoyen que vous avez récemment reçu dans votre boîte aux lettres et visiblement parcouru avec curiosité et intérêt, il ne se voulait pas alarmiste. C’était bel et bien un moyen, pour nous, d’affirmer haut et fort notre détermination à faire de Forest une commune où il fait bon vivre.


J’espère que ces quelques éclaircissements vous auront éclairé sur la position de la Liste du Bourgmestre. Croyez bien, chez Monsieur, que je reste à votre entière disposition.


Cordialement,


Corinne De Permentier.


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Un Commentaire

  1. Nadj dit :

    Encore une fois bravo pour ce texte et la démarche, sacré Ornorm! Quant à la réponse, elle contourne quand même soigneusement la question des difficultés rencontrées par ces populations et des mesures qui pourraient être misent en place pour les aider plutôt que de simplement les dissuader de gêner le reste de la population!

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