Société d’Artistes Criminels et d’Escrocs Mondains

Année 2020 et des poussières. Il se rend au Vivendi Hairstyle de son quartier, en prenant soin de passer par l’artère marchande, histoire de faire remarquer son tout nouveau $Pod à ceux qui ne l’ont pas encore. Il cherche, dans l’unique catalogue proposé parce que agréé SACEM/CSA, l’un des 30 titres de la semaine. Il achète le dernier spot de Lady Gogol, et lance la lecture. Il est de bonne humeur, le son crisse dans les écouteurs, la mélodie est enjouée. Il siffle l’air composé de trois notes répétées, espérant attirer l’attention d’un groupe de filles qui discutent cache-tétons et ficelles. Un bip stylisé dans les écouteurs lui indique qu’il vient de recevoir un nouveau message. Rien d’important. Juste une e-facture estampillée SACEM, lui apprenant que son compte vient d’être débité de quelques cents. Son sifflotement en public, capté par le micro intégré du $Pod, est soumis à la taxe des droits d’auteurs.


Année 2010 et des poussières. La seule différence est que le $Pod s’appelle autrement. L’auditeur mené à la baguette, l’artiste indigne de ce nom et la police privée mais assermentée du music-business, tout y est. Police dans le sens concret du terme : qui a pour but de protéger l’oligarque, tout en taxant le citoyen de base pour effraction de lois spécifiquement écrites et imposées à cet effet.


L’idée de protéger l’œuvre d’un artiste part d’un sentiment légitime. Qui, quelque soit son métier, a envie de se faire ravir la paternité d’une création? Comme tout ce qui part d’un bon sentiment ici-bas, c’est au moment où l’économie pointe le bout de son long nez que sonne le glas de la liberté et que l’Hymne Au Conflit se fait entendre. Aucune surprise quant à l’issue d’une guerre, le plus puissant remporte la majorité des batailles.


L’un des plus puissants aujourd’hui, c’est la SACEM. On pourrait penser que c’est cette organisation qui est le problème, avec une liste aussi interminable qu’un boléro de pratiques scandaleuses et un système de perception/répartition empreint d’autant d’honnêteté qu’un VRP sonnant à la porte d’une vieille dame esseulée. Mais un groupuscule d’intouchables escrocs qui profitent des lois, ce n’est pas exceptionnel dans une société pourrie par le pognon. C’est à la base putride qu’il faut s’attaquer, au principe même du droit d’auteur. Ce principe qui dans un sens ou dans l’autre, n’a aucune autre utilité que de générer des mouvements financiers : rien n’empêche personne d’utiliser l’œuvre d’un «artiste» ; il suffit, pour qu’un créateur soit privé de la paternité de son œuvre, que n’importe qui s’en déclare légalement l’auteur avant lui ; le plagiat musical s’exerce avec une facilité déconcertante en changeant quelques notes aux bons endroits de l’œuvre copiée. Autant de raisons qui rendent le principe des droits d’auteur inepte. C’est pourquoi, pour libérer le monde de la musique des affres de la finance, seul le droit à la reconnaissance de la paternité d’une création est légitime.


Dans le style puissant qui prend les gens pour ce qu’ils sont, les industriels de la musique. Ils ont réussi à faire croire autant aux «artistes» qu’au public que le produit premier de la musique, c’est le support enregistré. L’album n’est qu’un produit dérivé. Il est ce que la figurine est au film, ce que la série animée est au jeu de carte ou vidéo du même nom, ce que la pop est à la musique. C’est de la performance que devrait vivre un musicien. Les «artistes», les gens l’ont oublié. Les gens ne se déplacent plus que s’ils connaissent déjà «l’artiste» et celui-ci a peur d’investir du temps, de l’argent et de l’énergie pour se retrouver à jouer devant 3 potes solidaires et 2 poivrots errants. Quand résonne l’ère du «restez chez vous, tout est à la télé et sur internet», quoi de plus cohérent.


Le plus regrettable à ce jour reste le comportement de « l’artiste » moyen. Non content de pratiquer une activité qu’il a choisie, qui plus est génératrice de plaisir dans la pratique, il exige de percevoir une rémunération sur le simple fait qu’on l’écoute sur un support enregistré diffusé en public alors qu’il ne verse aucune goutte de sueur à ce moment, se voit gratifié de la reconnaissance qu’on lui accorde en diffusant son œuvre et donc, lui assurant une promotion. Dans un monde où la publicité se paye, il est amusant de constater que certains sont payés pour qu’on les mettent en avant. Mais là où « l’artiste » fait preuve d’une malhonnêteté à faire passer les politiciens pour vertueux, c’est dans sa façon de faire croire au monde qu’il est normal qu’il perçoive des droits d’auteurs pour des œuvres tellement inspirées qu’elles frisent le plagiat. Pardon? Quel «artiste» aurait le culot de prétendre que son œuvre est originale de bout en bout? Qui peut, avec décence, clamer qu’un certain nombre de mesures musicales ne sont pas la copie d’autres car elles sont différenciées par quelques notes? La SACEM, à ce jour, compte plus de 32 millions d’œuvres enregistrées, basées sur une gamme de douze notes. Un compositeur est avant tout un auditeur ; dire que toutes ces œuvres sont totalement originales tient de la naïveté, ou plus couramment quand de l’argent est en jeu, de la mauvaise foi.


L’Art est mort en accouchant du droit d’auteur.


(Article paru dans la Gazette des Insoumis n°7)

A Propos de l'Auteur

Pierre Baron
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5 Commentaires

  1. O.P.A dit :

    Yep !

    En réaction sachant qu’O.P.A n’est pas inscrit à la SACEM mais que nous diffusons nos oeuvres sous licence libre Creative Commons.

    D’abord, et cela n’apparait pas clairement mais la SACEM n’est pas un organisme de protection des oeuvres. Elle gère seulement les droits de diffusion des artistes inscrits sur son catalogue, pour les oeuvres créées et incréées pour une durée de 10 ans à compter de la signature du contrat avec renouvellement tacite.

    Elle n’est pas là pour la protection. Souvent les artistes débutants croient que s’inscrire à la SACEM signifie que son oeuvre est protégée.

    C’est un mode collectif de gestion des droits, différente de la gestion individuelle des groupes utilisant comme nous des licences libres.

    Aussi une bonne partie de votre raisonnement est erroné.

    Le concept de paternité d’une oeuvre est garanti par le premier article de code la propriété intellectuelle.

    Et il est bien que cet article existe car il est important, lorsqu’on est créateur, de savoir que n’importe qui ne peut pas utiliser votre oeuvre ou en revendiquer la paternité quand ce n’est pas le cas.

    A propos de la distribution, il faut savoir que la plupart des artistes ne touchent de l’argent que sur les droits de diffusion et que leurs prestations scéniques, même pour des artistes qui peuvent nous semblaient connu-e-s ne sont souvent payées qu’au cachet minimal.

    Donc que doit faire l’artiste ? Crever de faim pour paraitre correspondre à l’être vertueux que vous appelez de vos voeux dans cet article.

    Vous écrivez « Le plus regrettable à ce jour reste le comportement de « l’artiste » moyen. Non content de pratiquer une activité qu’il a choisie, qui plus est génératrice de plaisir dans la pratique, il exige de percevoir une rémunération sur le simple fait qu’on l’écoute. »

    Question ? Que proposez-vous pour que les artistes ne crèvent pas de faim ? Car votre article ne propose aucune alternative, ne parle même pas des licences libres !

    Je me serai étendue plus mais je manque de temps.

    Je vous invite à lire une interview que j’ai donné il y a quelques années et où je parle de ce problème de diffusion :

    http://www.e-torpedo.net/article.php3?id_article=740

    Voili.

    Bravo en tout cas pour votre gazette,

  2. Pierre Baron dit :

    Salut,

    Les artistes débutants ont raison de croire que leur oeuvre est protégée à la sacem, protégée dans le sens où, une fois le titre enregistré, plus personne ne peut s’en revendiquer l’auteur, à moins de pouvoir le prouver. Ainsi, une bonne partie de votre commentaire est erronée.

    Mais vous faîtes bien d’appuyer mon article en soulignant le fait que la SACEM est surtout là pour prendre gentiment à sa charge tous les problèmes de flux financiers.

    Je n’ai rien, comme je le signale dans mon article, contre le fait que quelqu’un puisse prouver la paternité d’une œuvre, et ainsi ne pas se faire voler son heure de gloire, si tenue soit-elle. Cela dit, à moins que l’œuvre soit reprise dans une manifestation publique avec un minimum de succès et géographiquement proche du domicile de l’auteur, il est quasiment impossible d’empêcher quelqu’un d’utiliser cette œuvre.

    Quant à « l’artiste MOYEN », malheureusement, il est inscrit où a dans l’idée de s’inscrire à la SACEM. Il cautionne donc le concept de la capitalisation de la musique.

    Oui, le droit d’auteur – et non la paternité – est bel et bien la forme capitaliste de la culture.

    Je ne nie pas que mes mots sont durs, qu’ils sont difficiles à avaler pour notre génération conditionnée pour accepter le droit d’auteur comme normal.

    Il y a deux façon de ne pas crever de faim pour un artiste : jouer de la musique formatée, avoir un bol monstrueux, comme naître fils ou fille d’artiste connu, ou encore tomber sur les bonnes personnes au bon moment, comme un mécène qui a un coup de cœur ou un manager doué et dévoué qui apparaît par magie. La deuxième façon, c’est de prendre le risque de na pas manger à sa gourmandise, de tourner autant que possible, de sacrifier plus ou moins son temps libre au seul exercice de se faire connaître. C’est beaucoup plus long, plus dur, mais c’est possible.

    Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il est dur pour un artiste de « vivre » de sa musique à cause du droit d’auteur. Le droit d’auteur a permis de recréer le système industriel dans l’art. Les mêmes sont en haut pour longtemps, à coup de dynasties, et les mêmes sont en bas, avec peu de moyen pour luter contre le capitalisme artistique.

  3. Juste quelqu'un dit :

    C’est la triste réalité…

    Des maisons de disque qui gagnent des millions de dollars voudraient nous empêcher de télécharger une seule pauvre chanson, tout cela pour nous vanter les mérites de leurs « artistes » dont les productions fades, insipides, passent en boucle sur toutes les chaînes pendant 1 mois, en se faisant graisser la patte par quelque animateur qui trouvera ça « génial » ou « révolutionnaire ».
    Et simplement l’honneur d’avoir créé, d’être l’auteur de quelque chose d’original, de nouveau, compte bien sûr beaucoup moins que tout le pognon qu’on pourrait en retirer.

    Alors quels sont les artistes qui travaillent pour l’amour de leur public ? Qui, en 2010, ne se contente pas de balancer au troupeau ce qu’il demande ?: rythmes faciles, paroles pas trop dures à comprendre, chansons provocatrices à deux ronds qui donneront l’illusion à leurs auditeurs d’avoir une conscience juste parce qu’il y a 2,3 insultes dedans…

    Sans compter les plagiats encouragés !
    Comme pour « tired of being sorry », de bogoss Enrique Iglesias, ça date un peu , mais un compositeur russe anonyme a crié au plagiat… Vrai ? Faux ?

    La vidéo sur Dailymotion dans laquelle il s’exprimait, dont je voulais mettre le lien n’existe plus, comme par hasard…
    Sûrement supprimée pour que les jeunes groupies surexcitées ne réfléchissent pas trop !

    En tout cas si quelqu’un a eu vent de l’affaire ou connaît le fin mot de l’histoire, ce serait gentil à lui de faire signe ;))

  4. O.P.A dit :

    Yep !

    Pierre, je ne sais pas si tu as cliqué sur le lien que j’ai laissé dans mon commentaire. Dans cette interview, je défends plutôt ton point de vue.
    http://www.e-torpedo.net/article.php3?id_article=740

    Et je le redis, tout ce que produit O.P.A est diffusé sous licencre Creative Commons qui autorise la libre copie, la libre diffusion, le sample, le téléchargement gratuit de tous nos titres. Tout sauf la vente donc.

    Je me faisais donc un peu l’avocat du diable, sachant que j’ai renoncé moi-même à mes droits d’auteur.

    Je persiste à dire que beaucoup d’artistes débutants ou non (j’en côtoie quand même pas mal depuis 7 ans que je fais de la musique) confondent protection d’une oeuvre et gestion des droits de celle-ci. Je dis et je maintiens que la vocation première de la SACEM n’est pas la protection mais la gestion (Pour protéger vos oeuvres, un envoi chez vous en recommandé de vos « travaux » suffit : tout est, en quelque sorte, une question de date)

    L’adhésion à la SACEM dépossède complètement l’artiste de son droit de gestion. Exemple : un chanteur inscrit à la sacem décide faire un concert de « charité », il pourra renoncer à son cachet mais l’organisateur du concert devra quand même s’acquitter des droits sacem. Ainsi, cela rapporte quand même un peu de chanter pour les restau du coeur….

    Mais bon ce n’est pas tout à fait le sujet.

    Ce que je veux dire, c’est que la plupart des artistes inscrit à la sacem ne calculent pas tout ce que cela engendre, il y a quelque chose d’automatique dans cette adhésion parce que beaucoup ne connaissent pas les licences libres. Et une fois inscrit, c’est très compliqué de se désinscrire.

    Alors, il ne faut pas croire que ce sont tous des salauds.

    La plupart sont contre Hadopi, contre le fait qu’on sanctionne les internautes « fraudeurs ».

    M’enfin, bon je vais m’arrêter parce que je ne voudrais qu’on croit que je défend la sacem hein !

    Je le dis encore « vive le copyleft » et vous incite donc à aller lire cette interview que j’ai donné avant de vous faire une mauvaise image de moi ! :+) !!!

    Pour changer ce rapport à l’oeuvre, il faudra une prise de conscience collective de ce qu’est l’art et de ce qu’est sa place parmi nous.

    Mais je sais que si on a une démarche généreuse et respectueuse avec le public, celui-ci nous le rend au centuple. En plus du copyleft, la plupart de nos concerts sont gratuits et tous nos produits dérivés sont à prix libres. Nous sommes soutenus parce qu’au-delà d’un tee shirt, d’un livre ou d’un cd, le public donne pour le projet d’O.P.A, et souvent il se montre à son tour très généreux financièrement.

    Nous avons choisi la deuxième option donc : »prendre le risque de ne pas manger à sa gourmandise, de tourner autant que possible, de sacrifier plus ou moins son temps libre au seul exercice de se faire connaître. C’est beaucoup plus long, plus dur, mais c’est possible. »

    En tout cas, si ce n’est pas possible, cela vaut largement le coup d’essayer.

    m.

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